Le dernier clou au cercueil de la soi-disant «femme de Jésus»

Un important développement est récemment survenu dans le dossier entourant le controversé «Évangile de la femme de Jésus». Ariel Sabar, un journaliste du magazine américain The Atlantic, aurait en effet réussi à retracer le mystérieux – et jusqu’à maintenant anonyme – propriétaire du fameux fragment. Mandaté par le Smithsonian de suivre Karen King jusqu’à Rome à l’occasion de la présentation choc du fragment au 10e Congrès de l’Association internationale d’études coptes, tenu à Rome en septembre 2012, Sabar avait un contact privilégié avec les principaux acteurs du dossier. Il faut rappeler que préalablement au dévoilement grand-public de Rome, King avait présenté le papyrus à un cercle restreint de médias américains: le Boston Globe, le New York Times, ainsi que le Smithsonian Magazine et le Smithsonian Channel (un documentaire sur l’Évnagile de la femme de Jésus a d’ailleurs été produit par la chaîne, mais jamais diffusé).

L’accueil tiède réservé au fragment par la communauté scientifique et le scepticisme grandissant sur son authenticité ont motivé Sabar à explorer la question de la chaîne des propriétaires présumés. Après une longue enquête, dont les détails sont donnés dans son article, Sabar a réussi à identifier Walter Fritz comme l’actuel propriétaire du papyrus et celui qui a initialement approché Karen King pour en vérifier l’authenticité. L’article de Sabar laisse clairement sous-entendre que Fritz aurait lui-même produit un faux: ancien étudiant d’égyptologie à la Freie Universität de Berlin, devenu directeur d’un musée de la Stasi, puis cadre dans une compagnie fabricant des pièces automobiles, Fritz aurait, selon l’auteur, toutes les compétences et les connaissances requises pour avoir forgé le controversé document. Malgré l’enquête de Sabar, précisons que Fritz défend toujours l’authenticité du papyrus, affirmant l’avoir acquis d’Hans-Ulrich Laukamp en 1999.

L’article, qu’on peut consulté en cliquant ici, se lit comme un roman aux rebondissements inattendus (il faut lire l’article). Toujours est-il que le travail de détective d’Ariel Sabar apporte un argument de plus – peut-être le décisif? – contre l’authenticité de ce bout de papyrus pas plus gros qu’une carte de crédit…

Le papyrus de l’«Évangile de la femme de Jésus» (Karen L. King / Harvard / AP)

 

Une technique d’analyse de l’encre au secours des papyri carbonisés d’Herculanum

Nouvelle intéressante pour ceux qui peinent trop souvent sur des manuscrits quasi illisibles, aux lettres effacées presque impossibles à déchiffrer. Dans un court article publié début avril dans les Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (vol. 113, no. 14, p. 3751-3754), une équipe de chercheurs français, belges et italiens remet en question l’idée reçue selon laquelle les encres dites « métalliques », par opposition aux encres à base de carbone, n’auraient été introduites et employées que tardivement dans le monde gréco-romain, à savoir à partir du quatrième siècle de notre ère.

Pour leur étude, les chercheurs se sont penchés sur deux échantillons provenant des papyri carbonisés par l’éruption du Vésuve en 79 de notre ère et mis au jour à la Villa dei Papiri d’Herculanum entre 1752 et 1754. Utilisant des techniques d’analyse non destructives, l’équipe a pu résoudre la composition chimique de l’encre et est arrivée à des conclusions inattendues. Une spectrométrie de fluorescence des rayons X (SFX) a en effet permis non seulement d’améliorer de manière considérable la lisibilité des lettres préservées dans les échantillons analysés, mais aussi d’établir que l’encre avait une concentration de plomb telle qu’on ne pouvait la mettre uniquement sur le compte d’une contamination externe (que ce soit de l’eau provenant des aqueducs romains ou encore d’un encrier en cuivre ou en bronze). Pour les chercheurs, cette haute concentration de plomb ne peut s’expliquer qu’en postulant que le métal fut ajouté intentionnellement à l’encre, ce qui du coup ferait remonter de quelques siècles l’introduction et l’emploi d’encres métalliques dans l’Antiquité gréco-romaine. Il faut toutefois, à notre avis, afficher un peu plus de retenu que les auteurs : il s’agit après tout d’une étude de cas et non d’une recherche ayant porté sur un large échantillon. Prudence, donc, avant de généraliser. Cette découverte influencera cependant sans aucun doute la manière dont les chercheurs aborderont les rouleaux de papyri carbonisés d’Herculanum qui n’ont toujours pas été déroulés.

Décès de James M. Robinson

C’est tout récemment que nous avons appris le décès, le 22 mars dernier, à l’âge de 92 ans, de James M. Robinson. Professeur de religions à Claremont Graduate University de Californie, James Robinson fut un acteur important de la diffusion des manuscrits gnostiques coptes découverts en 1945 près de Nag Hammadi, en Haute-Égypte. C’est en effet sous sa direction que fut réalisée, sous l’égide de l’UNESCO, la reproduction facsimilé – c’est-à-dire photographique – des treize codices de Nag Hammadi. Rappelons que James Robinson fut un ardent défenseur et promoteur non seulement de l’accessibilité à ces textes, mais aussi des grands projets internationaux consacrés à leur édition, leur traduction et leur étude, dont celui de la Bibliothèque copte de Nag Hammadi de l’Université Laval (Québec, Canada). Lui-même directeur du projet américain – la Coptic Gnostic Library –, notons que James Robinson s’est aussi distingué par ses travaux sur la source Q.

Bien que je ne l’aie rencontré qu’une seule fois (au colloque de Québec de 2003 sur l’Évangile selon Thomas et les textes de Nag Hammadi), j’ai eu la chance de collaborer avec lui sur un volume publié récemment, qui présente la correspondance échangée entre Jean Doresse et Henri-Charles Puech au cours des premières années suivant la découverte des manuscrits de Nag Hammadi (1947-1970). James Robinson était alors en possession des lettres envoyées par Henri-Charles Puech à Jean Doresse, alors que Michel Tardieu avait, de son côté, les lettres que  Doresse avaient adressées à Puech.

Toutes nos sympathies vont à ses proches.

Dossier sur le soi-disant « Évangile de la femme de Jésus »

La revue New Testament Studies (vol. 61, no. 3) a récemment consacré un dossier spécial à la controverse entourant le soi-disant Évangile de la femme de Jésus. Rappelons qu’au dernier congrès de l’Association internationale d’études coptes, tenu à Rome du 17 au 22 septembre 2012, Karen King, professeure à la Harvard Divinity School,  révéla l’existence de ce qu’elle prétendait être le fragment d’un apocryphe chrétien copte jusqu’alors inconnu, daté du quatrième siècle de notre ère. Ce qu’il y avait de sensationnel dans cette annonce, c’est que ce fragment faisait prétendument référence à la « femme de Jésus » (d’où le titre donné par Karen King à cet extrait de huit lignes), laissant entendre par le fait même que certaines communautés chrétiennes de l’Antiquité auraient considéré Jésus comme un homme marié.

Si cette découverte fut reçue et diffusée avec grand intérêt par les médias internationaux , elle fut cependant rapidement accueillie avec scepticisme par les chercheurs, à commencer par ceux présents au congrès. Le débat sur l’authenticité du fragment s’est par la suite répandu comme une traînée de poudre, notamment sur le Web. Alors qu’un nombre toujours grandissant de spécialistes penchait pour l’hypothèse d’un faux moderne, le dernier clou dans le cercueil fut planté par Christian Askeland. S’intéressant au fragment de l’Évangile de Jean qui provenait de la même collection privée et qui avait été écrit par la même main que le fragment l‘Évangile de la femme de Jésus, Askeland s’est rendu compte que ce fragment de Jean copiait en fait mot pour mot, et même ligne par ligne, le texte d’une édition de cet évangile publiée en 1924 par Herbert Thompson .

Sentant le besoin de répondre au dossier publié en avril 2014 par le Harvard Theological Review en faveur de l’authenticité de l’écrit (bien qu’on y trouvait aussi un article de Leo Depuydt très critique, et le mot est faible, à l’endroit de Karen King), la revue New Testament Studies a, pour la première fois de son histoire, commandé une série d’articles sur ce thème à certains des chercheurs impliqués dans la controverse. Dans « The Gospel of Jesus’ Wife: Constructing a Context », Simon Gathercole se penche d’abord sur le contexte à la faveur duquel il faudrait interpréter, selon Karen King, la mention que Jésus aurait eu une « femme », à savoir à la lumière de ce que l’Évangile de Philippe semble intimer d’une relation privilégiée entre Jésus et Marie Madeleine (p. 292-313). Dans son article intitulé « A Lycopolitan Forgery of John’s Gospel », Christian Askeland revient sur ce qui l’a amené à reconnaître comme un faux moderne le fragment de l’Évangile de Jean accompagnant l’Évangile de la femme de Jésus (p. 314-334). Andrew Bernhard, « The Gospel of Jesus’ Wife: Textual Evidence of Modern Forgery », démontre comment le texte de l’Évangile de la femme de Jésus est en fait le produit d’un patchwork de mots et de courtes phrases tirés de l’Évangile de Thomas (p. 335-355). L’article de Myriam Krutzsch et de Iran Rabin, « Material Criteria and their Clues for Dating », porte pour sa part sur les aspects matériels du fragment (papyrus et encre) (p. 356-367). Avec « The Jesus’ Wife Papyrus in the History of Forgery », Christopher Jones explore la « syntaxe » des faux, c’est-à-dire comment les faussaires profitent des controverses pour mieux tromper, mais comment ils sont aussi souvent trahis par leurs propres erreurs (p.368-378). En guise de conclusion, Gesine Schenke Robinson, « How a Papyrus Fragment Became a Sentation », revient sur les principales étapes de la controverse, de l’annonce sensationnelle au scepticisme grandissant des chercheurs quant à l’authenticité du fragment (p. 379-394).

Pour un aperçu complet des débats et du processus critique qui a mené à révéler au grand jour ce faux moderne, je vous recommande la lecture fort intéressante de ces six articles.

2015 Society of Biblical Literature Annual Meeting (21-24 novembre, Atlanta)

Du 21 au 24 novembre 2015 aura lieu, à Atlanta, le Congrès annuel de la Society of Biblical Literature.
J’y présenterai une communication intitulée « The Biblical Citations of the Untitled Text of the Bruce Codex ». Je discuterai des nombreuses citations bibliques explicites trouvées dans cet écrit copte du quatrième siècle qui appartiendrait, selon la recherche, à un courant gnostique qui aurait pris ses distances vis-à-vis le christianisme.

XVIIe Congrès de l’Association internationale d’études patristiques (10-14 août, Oxford)

Du 10 au 14 août aura lieu, à Oxford, le XVIIe Congrès de l’Association internationale d’études patristiques. Environ 1000 participants sont attendus à ce grand congrès qui réunit, tous les quatre ans à Oxford, les spécialistes de l’étude de l’Antiquité chrétienne, en particulier des Pères de l’Église. Le programme du congrès peut être consulté en suivant ce lien.

J’y participerai pour une première fois en présentant le 13 août, à 10h, une communication qui s’intitule« Pachôme et les gnostiques ».