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Dossier sur le soi-disant « Évangile de la femme de Jésus »

La revue New Testament Studies (vol. 61, no. 3) a récemment consacré un dossier spécial à la controverse entourant le soi-disant Évangile de la femme de Jésus. Rappelons qu’au dernier congrès de l’Association internationale d’études coptes, tenu à Rome du 17 au 22 septembre 2012, Karen King, professeure à la Harvard Divinity School,  révéla l’existence de ce qu’elle prétendait être le fragment d’un apocryphe chrétien copte jusqu’alors inconnu, daté du quatrième siècle de notre ère. Ce qu’il y avait de sensationnel dans cette annonce, c’est que ce fragment faisait prétendument référence à la « femme de Jésus » (d’où le titre donné par Karen King à cet extrait de huit lignes), laissant entendre par le fait même que certaines communautés chrétiennes de l’Antiquité auraient considéré Jésus comme un homme marié.

Si cette découverte fut reçue et diffusée avec grand intérêt par les médias internationaux , elle fut cependant rapidement accueillie avec scepticisme par les chercheurs, à commencer par ceux présents au congrès. Le débat sur l’authenticité du fragment s’est par la suite répandu comme une traînée de poudre, notamment sur le Web. Alors qu’un nombre toujours grandissant de spécialistes penchait pour l’hypothèse d’un faux moderne, le dernier clou dans le cercueil fut planté par Christian Askeland. S’intéressant au fragment de l’Évangile de Jean qui provenait de la même collection privée et qui avait été écrit par la même main que le fragment l‘Évangile de la femme de Jésus, Askeland s’est rendu compte que ce fragment de Jean copiait en fait mot pour mot, et même ligne par ligne, le texte d’une édition de cet évangile publiée en 1924 par Herbert Thompson .

Sentant le besoin de répondre au dossier publié en avril 2014 par le Harvard Theological Review en faveur de l’authenticité de l’écrit (bien qu’on y trouvait aussi un article de Leo Depuydt très critique, et le mot est faible, à l’endroit de Karen King), la revue New Testament Studies a, pour la première fois de son histoire, commandé une série d’articles sur ce thème à certains des chercheurs impliqués dans la controverse. Dans « The Gospel of Jesus’ Wife: Constructing a Context », Simon Gathercole se penche d’abord sur le contexte à la faveur duquel il faudrait interpréter, selon Karen King, la mention que Jésus aurait eu une « femme », à savoir à la lumière de ce que l’Évangile de Philippe semble intimer d’une relation privilégiée entre Jésus et Marie Madeleine (p. 292-313). Dans son article intitulé « A Lycopolitan Forgery of John’s Gospel », Christian Askeland revient sur ce qui l’a amené à reconnaître comme un faux moderne le fragment de l’Évangile de Jean accompagnant l’Évangile de la femme de Jésus (p. 314-334). Andrew Bernhard, « The Gospel of Jesus’ Wife: Textual Evidence of Modern Forgery », démontre comment le texte de l’Évangile de la femme de Jésus est en fait le produit d’un patchwork de mots et de courtes phrases tirés de l’Évangile de Thomas (p. 335-355). L’article de Myriam Krutzsch et de Iran Rabin, « Material Criteria and their Clues for Dating », porte pour sa part sur les aspects matériels du fragment (papyrus et encre) (p. 356-367). Avec « The Jesus’ Wife Papyrus in the History of Forgery », Christopher Jones explore la « syntaxe » des faux, c’est-à-dire comment les faussaires profitent des controverses pour mieux tromper, mais comment ils sont aussi souvent trahis par leurs propres erreurs (p.368-378). En guise de conclusion, Gesine Schenke Robinson, « How a Papyrus Fragment Became a Sentation », revient sur les principales étapes de la controverse, de l’annonce sensationnelle au scepticisme grandissant des chercheurs quant à l’authenticité du fragment (p. 379-394).

Pour un aperçu complet des débats et du processus critique qui a mené à révéler au grand jour ce faux moderne, je vous recommande la lecture fort intéressante de ces six articles.